GREFFES ANIMALES


GREFFES ANIMALES
GREFFES ANIMALES

Un tissu (ou un organe) détaché d’un être vivant continue de vivre et souvent même de fonctionner pendant un certain temps; mais si on le rattache à l’être dont il provient ou à un être différent, peut-il s’y intégrer et participer au fonctionnement de l’ensemble organique? Tel est le problème de la greffe . On désigne ainsi le transfert d’un tissu ou d’un fragment d’organe d’une région à une autre d’un même organisme, ou d’un organisme à un autre qui peut être ou non de même espèce. Le mot transplantation est réservé à la greffe d’un organe accompagnée du rétablissement immédiat de la continuité vasculaire: on dira «greffe de peau», mais «transplantation de rein».

Contrairement à la greffe des plantes qui fait partie, depuis l’Antiquité, des techniques courantes de l’arboriculture, les greffes animales posent divers problèmes délicats au biologiste et au médecin.

Le devenir d’une greffe est conditionné par des phénomènes immunitaires , qui expriment un conflit biologique entre le receveur et le donneur. Ce conflit dépend de facteurs génétiques; si les greffes d’un sujet à lui-même sont généralement acceptées grâce à la reconnaissance du «soi» par l’organisme, la greffe d’un matériel provenant d’un donneur génétiquement différent est, au contraire, rejetée car le receveur reconnaît le «non-soi» et réagit contre les antigènes étrangers.

Ces facteurs génétiques déterminent une antigénicité spécifique de l’individu. Aussi longtemps que le receveur n’a pas atteint sa maturité immunologique, comme chez les Mammifères pendant la vie embryonnaire, le greffon n’est pas rejeté. La réaction de rejet dépend en effet de l’activité d’une catégorie de globules blancs: les cellules de la lignée lymphoïde, qui ont reçu le nom de cellules immunologiquement compétentes (CIC). Elles ont leur origine dans les organes hémopoïétiques, acquièrent leur compétence dans le thymus et se répartissent ensuite dans tout le système lymphoïde périphérique (ganglions lymphatiques, rate, formations lymphoïdes de l’arbre respiratoire et du tube digestif). Elles sont capables, après un premier contact avec une substance étrangère, de reconnaître dans cette substance certaines structures chimiques fines spécifiques (les déterminants antigéniques ) portées par des molécules volumineuses protidiques ou polysaccharidiques. Elles sont dans ce cas en mesure de stimuler l’élaboration par d’autres lymphocytes de substances solubles appelées anticorps (réponse humorale) ou de faire apparaître sur certains lymphocytes des structures de reconnaissance qui leur permettront de retrouver les antigènes du greffon et de réagir spécifiquement à son contact (réponse cellulaire). C’est cette dernière éventualité qui est le plus souvent en cause dans le phénomène du rejet des greffes. La «mise en mémoire» de l’information chimique apportée par l’antigène permettra par la suite aux CIC de réagir avec plus de rapidité et de vigueur à toute réintroduction du même antigène.

1. Évolution des faits et des idées

La terminologie qui permet de reconnaître les différentes modalités de greffes, en fonction des caractéristiques du donneur et du receveur, est exposée dans la figure 1. On doit distinguer aussi les greffes homovitales (le tissu vivant doit survivre chez le receveur) des greffes homostatiques , qui n’apportent qu’une charpente destinée à être colonisée par les cellules du receveur.

Le premier essai de greffe, ou plus exactement de transplantation d’organe, date du début de notre ère. Cette greffe, attribuée au chirurgien chinois Houa to, est probablement aussi légendaire que le miracle de saint Côme et de saint Damien, qui remplacèrent la jambe malade d’un sacristain par celle d’un More. Au XVIe siècle, on croyait que la partie greffée suivait le sort du donneur; lorsque celui-ci décédait, le greffon se détachait de son hôte. E. About a spirituellement tiré profit de ce préjugé dans son roman Le Nez d’un notaire (1862).

Les expériences réelles et sérieuses débutèrent au XVIIIe siècle.

Reneaulme de la Garanne et Duhamel du Monceau greffèrent sur la crête d’un coq les ergots du même animal. Vers 1850, G. Heine, L. Flourens, J. R. Wolfe réussirent des greffes d’os chez l’homme. Dans ce cas, il s’agit de greffes homostatiques, car le greffon, lorsqu’il provient d’un autre organisme, joue le rôle de «tuteur» pour la reconstitution osseuse qui est assurée par le receveur. P. Bert étudia le rejet des hétérogreffes chez l’animal. R. Virchow, C. Robin réalisèrent les greffes de peau. J. L. Reverdin s’intéressa aux autogreffes d’épiderme qui, par la suite, s’avérèrent très utiles pour la réparation rapide des plaies et des brûlures étendues. Vers la fin du XIXe siècle furent tentées les premières greffes de tumeurs cancéreuses chez l’animal.

C’est au début du XXe siècle que fut soupçonnée l’origine immunologique du phénomène de rejet. Les progrès de l’asepsie et de la technique chirurgicale permettent à A. Carrel et P. Guthrie la reconstitution de gros vaisseaux et des réimplantations de membres ou d’organes. Durant la Première Guerre mondiale et les années suivantes, les greffes d’os font de grands progrès avec P. Leriche et A. Policard.

Puis survient une longue période d’incertitude durant laquelle les recherches se bornent à confirmer le rejet constant des allogreffes et des xénogreffes. Cependant, les greffes de vaisseaux sanguins furent perfectionnées en faisant appel à des fragments de vaisseaux de cadavre ou à des prothèses en matière plastique; mais il s’agit là encore de greffes homostatiques «réhabitées» peu à peu par le tissu du receveur et où les seuls problèmes réels sont ceux de la prévention des thromboses secondaires.

Ce sont surtout les progrès de l’immunologie qui, depuis 1940 environ, ont considérablement fait avancer la compréhension des phénomènes observés; d’une part sur le plan théorique, grâce aux travaux de J. Loeb, P. B. Medawar, J. J. Van Rood, R. Payne, J. Dausset et M. F. Woodruff; d’autre part sur le plan pratique, du fait de l’introduction de la thérapeutique immuno-dépressive dont l’importance n’allait cesser de s’affirmer (J. P. Merrill et J. Hamburger, 1959). En 1958, G. Mathé parvient à greffer une moelle osseuse allogénique. Quant à la transplantation d’organes, elle devient un des objectifs essentiels de la chirurgie de remplacement [cf. TRANSPLANTATION D'ORGANES].

2. Les greffes de peau et le phénomène du rejet

Bases génétiques

Le comportement des greffes de peau est le phénomène le plus simple à observer; il démontre l’incompatibilité entre l’organisme du receveur et le tissu qui lui est étranger.

Une autogreffe est acceptée aisément: en deux ou trois jours, elle est vascularisée à partir des tissus environnants et se confond avec eux en cinq à sept jours. Une allogreffe se vascularise initialement comme la précédente mais vers le septième jour des points de nécrose apparaissent et vers le dixième jour des signes inflammatoires périphériques et une nécrose du greffon aboutissent au rejet de ce dernier. Une greffe xénogénique est rejetée d’autant plus rapidement que les espèces sont plus éloignées; au maximum le début de vascularisation ne se réalise pas et la greffe est rapidement éliminée (greffe blanche). En revanche, la greffe syngénique entre jumeaux monozygotes ou animaux de lignée pure est acceptée comme une autogreffe (fig. 1).

Bases immunologiques

Ce phénomène s’explique par les réactions immunitaires qui se développent normalement lorsque l’organisme vivant est en présence de substances étrangères telles que grosses molécules, microbes, cellules ou tissus. Ces réactions constituent à la fois un mode de défense contre les agressions extérieures et une garantie de la personnalité biologique de l’individu.

Contrairement à la plupart des autres mécanismes de défense contre les agents extérieurs, le rejet n’est pas directement lié à la présence d’anticorps sériques circulants; mais il existe d’autres arguments pour en reconnaître l’origine immunologique: le délai de rejet d’une allogreffe ou d’une greffe xénogénique est compatible avec le temps nécessaire pour répondre à un stimulus antigénique; le contact anténatal permet à un organisme de tolérer un tissu étranger après sa naissance, au même titre que ses propres constituants qu’il a appris à connaître pendant la vie fœtale (tolérance immunitaire naturelle); le rejet accéléré d’un deuxième greffon constitue une preuve supplémentaire: une seconde greffe de peau, provenant d’un même donneur, chez le même hôte incompatible, ne se vascularise pas et est rapidement rejetée. Le receveur a donc été sensibilisé par la première opération.

3. Le mécanisme du rejet

Les antigènes impliqués. Histocompatibilité

Tout phénomène immunologique implique une stimulation antigénique. On parlera d’histocompatibilité lorsque les constituants antigéniques du donneur et du receveur seront tels que ce dernier ne pourra pas se sensibiliser contre le greffon, et d’histo-incompatibilité lorsque la sensibilisation se produit. Les antigènes responsables de ce phénomène sont cellulaires; ce sont des glycoprotéines localisées sur les membranes des cellules. Il est possible d’immuniser un sujet contre une future greffe en lui injectant des cellules entières, un broyat de tissu ou des extraits cellulaires purifiés.

Les antigènes de greffe sont spécifiques d’individus et non d’organes. Cette spécificité, liée à la constitution génétique du sujet, est soumise aux lois de l’hérédité. La sensibilisation est d’autant plus forte et le temps de survie du greffon d’autant plus court que donneur et receveur ont des génotypes éloignés. Seule l’identité génétique stricte permet la tolérance constante de la greffe. De plus, cette spécificité d’individu ne dépend probablement pas seulement de la nature de ces antigènes nombreux et très répandus, mais d’une répartition, d’un groupement propre à chaque individu (ou à tous les sujets d’une lignée génétiquement homogène).

Les expériences de croisement de souris de lignée pure mais différentes l’une de l’autre (fig. 2) montrent qu’il existe plusieurs gènes d’histocompatibilité contrôlant chacun la formation d’un déterminant antigénique (cf. biologie MOLÉCULAIRE). Un gène (ou même un locus génique) présent chez le greffon, mais absent chez le receveur, a pu ainsi induire chez ce greffon la synthèse d’un antigène spécifique; ce dernier suscite une réponse immunitaire, qui se manifeste par la sensibilisation du sujet, puis le rejet de la greffe.

Les lois de Snell établies chez des souris de race pure confirment le succès des greffes syngéniques et le rejet des allogreffes. Elles établissent aussi (fig. 2) que les greffes provenant d’un parent A ou B sont acceptées par un hybride F1 (A x B) mais que ces mêmes greffes ne sont acceptées par F2 que dans un nombre limité de cas. Il existe donc un système d’histocompatibilité dont les gènes sont situés dans une même région chromosomique: la région H2 chez la souris représente le système majeur à côté duquel existent des systèmes mineurs dont les différences rendent compte de rejets plus tardifs en cas de coïncidence au locus H2.

Il existe des phénomènes d’histocompatibilité liés au sexe. Alors que des isogreffes entre sexes identiques ou de femelle à mâle réussissent toujours, celles de mâle à femelle ne subsistent que dans un nombre limité de cas. Des loci d’histocompatibilité ont été identifiés sur les chromosomes sexuels X ou Y [cf. CHROMOSOMES].

Bien que plus complexes, ces faits peuvent être transposés chez l’homme. On explique ainsi le succès d’une greffe entre deux individus étroitement apparentés ou présentant fortuitement la même constitution génétique d’histocompatibilité. Les chances de compatibilité d’une greffe de peau vont en décroissant selon qu’elle est pratiquée entre deux frères, entre un frère et une sœur, entre parent et enfant, nulle en cas de liens de parenté éloignés ou absents.

Les antigènes du système sanguin ABO se comportent comme des antigènes d’histocompatibilité, mais le système majeur d’histocompatibilité est représenté chez l’homme par le système HLA premier groupe leucocytaire décrit par J. Dausset. Ce système comporte quatre loci HLA A, B, C et D situés sur le sixième chromosome. Les trois premiers déterminent des antigènes détectables sérologiquement à la surface de presque toutes les cellules du corps. Avec 15 allèles pour le locus A, 19 pour le locus B et au moins 6 pour le locus C, les combinaisons antigéniques possibles dépassent le million. Il existe cependant ees associations préférentielles de certains antigènes sur un même haplotype.

Rôle des anticorps sériques

Les anticorps circulants induits par des allogreffes ne sont pas déterminants dans le rejet. Mais on ne peut pas nier leur intervention. Certaines s’opposent à la greffe notamment au cours des rejets suraigus par sensibilisation antérieure. Il s’agit d’anticorps cytotoxiques activant le complément. D’autres favorisent l’action cytotoxique de certains lymphocytes (lymphocytes K ou «killer»). À l’inverse certains anticorps dits «facilitants» s’opposent au rejet, soit en tapissant les antigènes du greffon, les protégeant contre l’action des lymphocytes qui l’attaquent, soit en formant avec les antigènes issus du greffon des complexes qui inhibent la réaction immunitaire du rejet (phénomène de facilitation).

Rôle de l’hypersensibilité cellulaire

L’absence d’intervention obligatoire des anticorps circulants conduit à penser que le phénomène de rejet est à rapprocher de l’hypersensibilité retardée à médiation cellulaire au cours de laquelle, précisément, les anticorps circulants n’interviennent pas [cf. ALLERGIE ET HYPERSENSIBILITÉ]. Il s’agit d’un conditionnement cellulaire où le rôle principal est assuré par le lymphocyte, qui enregistre la stimulation antigénique et répond ensuite à toute nouvelle stimulation par le même antigène. De nombreux arguments permettent d’évoquer ce rapprochement:

Tentatives de transfert de la sensibilisation : la plupart aboutissent à un échec si on injecte de l’immun-sérum à un animal «neuf»; elles réussissent si on utilise des lymphocytes vivants provenant d’un animal sensibilisé. L’immunité de greffe peut être aussi transmise par des extraits de cellules lymphoïdes sensibilisées.

Envahissement massif du greffon par des cellules lymphocytaires : le rôle du système lymphoïde est capital dans le phénomène de sensibilisation, puis de rejet. Histologiquement, les premiers signes de rejet lors d’une homogreffe cutanée sont l’apparition de cellules lymphoïdes périvasculaires, la dilatation capillaire et l’œdème diffus. Entre le quatrième et le neuvième jour, ces signes s’accompagnent d’un ralentissement circulatoire, puis de thromboses et de nécrose. Lors du rejet d’une transplantation rénale, on observe également une infiltration très nette de petits lymphocytes et de cellules moins différenciées.

Hypertrophie ganglionnaire : on constate habituellement une hypertrophie des ganglions lymphatiques dans le territoire correspondant à une tentative d’homogreffe. Cette hypertrophie concerne la zone paracorticale où prédominent les lymphocytes thymo-dépendants (lymphocytes T). Ces lymphocytes du sang ou des ganglions du receveur détruisent in vitro les cellules du donneur. L’ablation préalable de ces ganglions prolonge la survie du greffon.

Persistance d’une greffe incompatible dans la cavité péritonéale d’un animal : la période de latence, qui précède le rejet, correspond au délai nécessaire au matériel antigénique pour parvenir aux centres lymphoïdes. Une homogreffe, placée dans la cavité péritonéale d’un animal, ne prend que si elle est protégée par une membrane imperméable aux leucocytes, mais non aux anticorps. Elle est détruite si les lymphocytes du receveur immunisé sont en contact direct avec le tissu greffé.

On pense que des antigènes solubles provenant du greffon parviennent au ganglion satellite du territoire greffé par voie sanguine ou, plus probablement, par voie lymphatique. Les cellules lymphoïdes peuvent également recueillir l’information antigénique au niveau même du greffon et développer in situ une réaction dirigée contre ce dernier. La diffusion à travers tout l’organisme de l’information enregistrée serait liée à la circulation de ces lymphocytes.

Les lymphocytes provoquent le rejet du greffon par plusieurs mécanismes. Des lymphocytes cytotoxiques exercent leur action directement après avoir établi un contact étroit avec la cellule cible. Les lymphocytes tueurs (cellules K) détruisent la cellule cible en se fixant à elle par l’intermédiaire d’un anticorps spécifique du receveur. D’autres lymphocytes enfin exercent leur effet destructeur en libérant un médiateur soluble, le MAF (macrophage arming factor ), qui «arme» les macrophages contre les cellules du greffon (cf. processus INFLAMMATOIRE).

4. La tolérance du receveur pour la greffe

La tolérance d’un individu implique une modification de la réactivité de son organisme inhibant la réponse immunitaire en présence d’un stimulus antigénique. Elle peut être spécifique ou non d’un antigène donné, naturelle ou acquise. Le conditionnement d’un futur receveur en vue de cette tolérance est donc le problème capital qui se pose pour tenter de réussir une greffe vitale. Pour obtenir, à des fins expérimentales ou thérapeutiques, une tolérance artificielle générale, on peut recourir à plusieurs méthodes qui entraînent une dépression du système lymphocompétent.

Méthodes immunodépressives

Biologiques

Chez l’homme, dans certains cas exceptionnels, il existe une tolérance non spécifique naturelle ou spontanément acquise. Ainsi, les allogreffes de peau réussissent, d’une part, au cours des grands déficits immunitaires congénitaux touchant l’ensemble du système lymphoïde et, d’autre part, sont rejetées beaucoup plus lentement chez les individus atteints de la maladie de Hodgkin ou de la maladie de Besnier-Boeck-Schaumann (déficience des mécanismes d’hypersensibilité cellulaire retardée). L’ablation du thymus , chez l’animal nouveau-né, induit une tolérance aux allogreffes par suite d’une aplasie fonctionnelle du système lymphocytaire.

Chimiques

Les corticoïdes surénaux , tels que la cortisone permettent la réussite d’allogreffes et même de xénogreffes de tissu tumoral chez la souris. En pratique, ces substances ne font que retarder la réponse immunitaire normale et ne prolongent que de quelques jours la survie des greffes normales. Elles sont cependant toujours considérées comme utiles par leur effet anti-inflammatoire en association avec d’autres procédés plus directement efficaces. Les thiopurines (azathioprine), les agents alkylants (cyclophosphamide, chlorambucil) bloquent la multiplication ou la fonction lymphocytaire en un point précis. Ils sont capables d’induire des tolérances prolongées vis-à-vis des greffes. Mais c’est la ciclosporine qui constitue aujourd’hui le meilleur médicament antirejet.

Physiques

Une irradiation intense et générale diminue chez l’homme et l’animal le volume des organes lymphoïdes; elle détruit un grand nombre de lymphocytes, qui sont les cellules les plus radiosensibles [cf. RADIOBIOLOGIE]. Cette technique permet d’inhiber électivement l’étape initiale d’induction de la synthèse des anticorps et les multiplications cellulaires qu’elle implique. Le degré de l’immunodépression est fonction de l’intensité du rayonnement. Pour obtenir une tolérance totale, une dose létale de rayons est nécessaire. Dans ces conditions, la greffe de la moelle est acceptée; les cellules médullaires du donneur colonisant la moelle osseuse et la rate du receveur reconstituent le potentiel hématopoïétique de ce dernier et restaurent son système de défense aux infections bactériennes, virales ou mycosiques. Cette technique peut ainsi éviter la mort par aplasie médullaire après irradiation accidentelle. Elle aboutit à la constitution d’une « chimère » hématopoïétique, c’est-à-dire que l’individu greffé possède des éléments cellulaires de deux lignées génétiques distinctes. À dose sublétale , la tolérance est partielle. Elle favorise la prolifération de certaines greffes tumorales, mais ne permet pas la greffe allogénique de la moelle osseuse. Dans certains cas, l’association de la radiation ionisante et des antimitotiques augmente la tolérance.

Cependant, les dangers de ces méthodes physiques et leur maniabilité réduite font qu’elles sont abandonnées dans le traitement immunodépresseur chez l’homme. En revanche, l’irradiation locale du transplant est utilisée: des radiations répétées de 100 röntgens détruisent les lymphocytes qui, en s’infiltrant dans un rein transplanté, déclenchent son rejet.

Les sérums antilymphocytes

Les sérums antilymphocytes sont obtenus en injectant à un animal des lymphocytes ou des thymocytes provenant d’une autre espèce (homme) chez laquelle on veut ultérieurement obtenir une immunodépression. Ils s’attaquent aux lymphocytes informés conduisant à l’état de tolérance. En association avec les dépresseurs chimiques, ils se sont avérés très utiles chez l’homme pour obtenir une tolérance prolongée dans les transplantations de cœur ou de rein. Plus récemment, deux nouvelles thérapeutiques sont utilisées: la cyclosporine A (toxique), les anticorps monoclonaux spécifiques.

Tolérance immunitaire

On réserve actuellement ce terme à l’inhibition spécifique et centrale des réponses immunitaires vis-à-vis d’un antigène, à la suite d’un contact préalable avec cet antigène. Une part importante de ce phénomène semble en rapport avec l’augmentation considérable d’une population lymphocytaire dite «suppressive» bloquant la réponse immunitaire à différents niveaux.

Chez l’embryon , le fœtus ou le nouveau-né , l’injection de cellules vivantes du donneur au receveur pendant la vie fœtale ou dans la période néo-natale permet ultérieurement la greffe de ces cellules et des transplantations lorsque la «chimère» ainsi obtenue devient adulte. On a pu ainsi constater chez l’homme la prolongation de la survie de greffes chez des sujets ayant subi une exsanguino-transfusion à la naissance, lorsque le donneur du greffon se trouvait être le même qu’un des donneurs de sang. Chez l’adulte , l’induction d’une tolérance immunitaire vis-à-vis d’allogreffes peut être obtenue par injection de cellules allogéniques à des individus soumis à une forte immunodépression .

L’intervention d’anticorps dans l’induction d’une tolérance immunitaire est indiscutable. Ces anticorps agissent comme des facteurs bloquants. Il est possible d’augmenter la survie des greffes ou des transplantations en injectant certains immun-sérums dits facilitants . Les anticorps qu’ils contiennent peuvent soit masquer les antigènes de transplantation, soit bloquer la réponse centrale en formant des complexes antigène-anticorps inhibiteurs. Un résultat analogue peut être obtenu également par injection de cellules provenant d’animaux immunisés par des cellules allogéniques. On voit apparaître chez le receveur des cellules suppressives bloquant la réaction des lymphocytes cytotoxiques.

5. La réaction du greffon contre l’hôte

La tolérance du receveur vis-à-vis du greffon ne représente malheureusement que la première condition du succès des greffes, car, si, après irradiation létale inhibant les défenses immunitaires, la greffe de cellules hémopoïétiques homologues devient possible, les animaux opérés présentent au bout d’un temps variable un «syndrome secondaire » caractérisé par anorexie, diarrhée, fièvre, cachexie, dermatoses, anémie hémolytique, lymphopénie, aplasie lymphoïde, hypogammaglobulinémie, absence quasi complète de réactions aux infections et, en particulier, impossibilité de fabriquer des anticorps.

L’étiologie de ces troubles peut s’expliquer de la façon suivante: le greffon, provenant d’un donneur génétiquement et, par suite, antigéniquement différent du receveur, contient des CIC en grandes quantités (comme par exemple dans les greffes de moelle osseuse). Les cellules lymphocytaires ainsi greffées réagissent contre les antigènes du receveur: l’hôte se comporte comme un tissu greffé vis-à-vis du greffon.

Un phénomène semblable a été constaté après injections de cellules hémopoïétiques ou spléniques de souris adultes à des souriceaux nouveau-nés d’une autre souche. On observe alors un syndrome complexe (maladie des «rabougris» ou «runt disease ») dominé par des troubles de la croissance.

6. Le fœtus, allogreffe tolérée pendant la grossesse

Le fœtus a la double marque génétique de sa mère et de son père. Possédant des antigènes d’origine paternelle non portés par sa mère, il devrait se comporter comme une allogreffe et être rejeté. Il est certain que dans l’espèce humaine, une mère peut se sensibiliser vis-à-vis des alloantigènes exprimés par le fœtus, du fait de la traversée placentaire de cellules ou de grosses molécules dans le sens fœtus-mère. La protection du fœtus peut être assurée par la barrière représentée par l’utérus gravide et surtout par le placenta. Les cellules du trophoblaste placentaire sont porteuses des antigènes de transplantation recouverts d’un matériel fibrinoïde qui les rend inaccessibles aux anticorps ou aux lymphocytes sensibilisés d’origine maternelle. Il est également probable que la réponse immunitaire de la mère vis-à-vis du fœtus est bloquée par des facteurs inhibiteurs humoraux d’origine cellulaire (lymphocytes, macrophages), par des lymphocytes suppresseurs, ou par des anticorps de facilitation tapissant le placenta et le protégeant contre les cellules cytotoxiques de rejet.

7. Les greffes tumorales

Les tissus cancéreux ont été les premiers greffés avec succès par Hanau en 1889. Par la suite, et surtout depuis les années soixante-dix, les greffes de tumeurs ont permis de progresser dans la compréhension du processus cancéreux et dans celle des réactions immunitaires de l’hôte vis-à-vis de son cancer. Cela tient au fait que de nombreuses tumeurs (sarcome d’Ehrlich chez la souris, sarcome de Jensen et tumeur T8 de Guérin chez le rat...) peuvent être greffées et entretenues de génération en génération, constituant un matériel d’étude très précieux.

En dehors des cas de tumeurs d’origine virale, ces greffes exigent la présence de plusieurs centaines de milliers de cellules vivantes.

Les problèmes d’histocompatibilité se retrouvent avec les tissus cancéreux, mais les incompatibilités semblent souvent atténuées, comme si la spécificité génétique du tissu tumoral était estompée. Ainsi des greffes xénogéniques de tumeurs réussissent chez l’adulte par application de thérapeutiques immunosuppressives, et chez les embryons ou des animaux thymectomisés à la naissance. Les allogreffes prennent plus souvent que celles des tissus sains; on parvient notamment à les faire accepter par des passages successifs, qui aboutissent à une adaptation progressive: 1 à 2 p. 100 de succès pour le premier passage, 100 p. 100 après plusieurs passages.

Localement, les cellules cancéreuses greffées se développent rapidement, mais les métastases ou la généralisation sont exceptionnelles malgré une dissémination de ces cellules par voie sanguine et lymphatique.

Les greffes de tumeurs ont permis de démontrer que le tissu cancéreux, tout en conservant ou en perdant parfois certains caractères antigéniques du tissu normal correspondant, peut acquérir une nouvelle antigénicité capable de provoquer une réaction immunitaire de défense contre le cancer: ainsi, lorsque après la provocation d’une tumeur expérimentale cette dernière a été enlevée, ou supprimée par irradiation locale, l’animal devient réfractaire à une greffe de cette même tumeur. Les animaux immunisés contre certains virus cancérigènes résistent à la greffe d’une tumeur induite par ces virus. Les tentatives d’autogreffes de tumeurs chez les cancéreux, qui ont accepté volontairement de se prêter à une telle expérience, aboutissent généralement à un échec.

Mais il est également prouvé que les réactions immunitaires sont diminuées chez le sujet cancéreux qui tolère plus longtemps qu’un sujet normal une homogreffe cutanée. Cela, joint au fait que l’antigénicité d’un tissu cancéreux peut se modifier au cours de son évolution, peut expliquer que le développement d’un cancer puisser être inexorable, en dépit des réactions immunitaires qu’il suscite.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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